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L’itinéraire de nos vies

1964 Pensionnat St Domitille à Rivières des Prairies

2 h du matin, je me réveille en sueur. Toujours le même cauchemar: mon père revient pour me tuer. Dans le dortoir tout est normal. J’ai quatorze ans et je me sens seul au monde. Je reprends mon souffle et m’assois dans le lit. Par la fenêtre, je peux apercevoir, de l’autre côté de la rivière, la prison de Bordeaux. Mon père, la source du cauchemar, y est incarcéré. Comment vaincre mes terreurs nocturnes quand, chaque nuit, je suis confrontée à la vision de cette prison... si proche. Mon père et moi, on a purgé le même temps.

Cet homme m’a enseigné la peur et, par nécessitée, j’ai appris le courage. Un effort constant qui s’est échelonné sur plusieurs années…et encore.

2012 Prison de Bordeaux

Projection de mon film On ne mourra pas d’en parler. À 60 ans, je me retrouve de l’autre côté de la rivière…dans la prison de mon père. Je suis fébrile.

La direction de la prison a choisi le groupe qu’elle estime le plus approprié: un groupe homogène, mature. Selon le père Jean, ils sont dans une période de profonde réflexion. En attente de leur procès depuis trois ans, ces hommes accusés de meurtre et de complot de meurtre risquent tous de très longues peines. Lorsque le père Jean me trace le portrait de la situation deux jours plutôt, il me dit de ne pas en parler à ma productrice pour ne pas l’énerver…Je prends un grand respire.

Ce n’est pas évident de pénétrer dans une prison. Le paysage carcéral, barreaux et grillages sans fin, me donne un sentiment d’oppression. Même si je ne suis que simple visiteur.

Ils devaient être 20, finalement ils sont treize. Après avoir traversé plusieurs portes aux barreaux écaillés, à ma grande surprise, on se retrouve dans une petite salle plutôt confortable. Détente. La porte s’ouvre. Dès leur arrivée, les détenus nous serrent la main. Contact physique important qui contribue à me rassurer. Les poignées de mains sont fermes mais pas «broyantes». La glace est brisée.

Assise à l’arrière durant la projection, je les observe. Une masse d’homme soudé. Il n’y a aucune réaction isolée, ni de groupe. C’est à travers de tout petits gestes que je devine que certains sont touchés par le film.

Un grand châtain dans l’avant dernière rangé se passe constamment la main sur le menton, la bouche, les joues…moments de réflexions intenses. Un autre se passe la main sur les yeux furtivement à quelques reprises. Le père Jean me confirmera par la suite qu’il pleurait. Il fait partit de ceux qui n’ont pas prit la parole durant la discussion. Habitué à des auditoires qui réagissent beaucoup, je me questionne.

Et puis il y a eu ce grand éclat de rire général … Enfin une réaction. La scène du film se passe en Suisse dans la cave d’André Melly, un grand père qui fait goûter son vin à son petit fils, parfois. L’atmosphère se détend. Le monde de l’enfance...

Ce qui m’a frappé dans la discussion, qui a suivi la projection, c’est l’importance de leurs enfants dans leur vie. Il y a eu un témoignage particulièrement touchant d’un détenu qui a été confronté à la possibilité de la mort d’un de ses 3 enfants pendant qu’il était incarcéré. Ceux qui se sont exprimé sur la famille étaient tous protecteurs de leurs enfants. Malheureusement, on n’a pas eu l’occasion de parler de leurs enfances.

Moi, je n’ai jamais revu mon père. Une décision personnelle guidée par cette peur d’enfant que j’ai tardé à apprivoiser. Il est mort la journée de mon anniversaire. Pour mes 40ans…

Lorsque je me suis avancée pour la discussion, à ma grande surprise, ils ont applaudi. C’était la deuxième démonstration du groupe. J’ai été touchée. Les témoignages ont débuté timidement. À la fin la majorité du groupe était présent.

Lorsque que les détenus ont quitté la salle, certains me serraient la main et dans la promiscuité de ce geste ils en profitaient pour me dire qu’ils avaient aimé le film. Les tableaux des morts racontés ont touché un des gars en particulier. Il y a vraiment eu une rencontre entre eux et ce film.

Je vous laisse découvrir ces hommes et leurs témoignages.

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